Analyse géographique : autour de la Montagne de Lure

Pourquoi l’analyse géographique ?

Vous avez compris au travers des articles précédents mon goût pour les interactions entre géographie et généalogie. J’ai notamment abondamment évoqué dans un article en deux parties (ici et ) la manière dont les lieux d’origine de mes ancêtres contribuent à mes propres origines. J’ai ainsi pu constater que les lieux d’origine de mes ancêtres, dans l’état actuel de mes connaissances, sont très nombreux puisqu’ils concernent 19 départements français et deux régions italiennes.

En premier lieu, les lieux, villes et villages, sont pour moi le reflet du fonctionnement et de l’histoire d’un pays, d’une province, d’une région. C’est mon intérêt pour l’histoire et la manière dont mon histoire familiale se fond dans la grande, qui me pousse souvent à chercher à en savoir plus sur un lieu que mes ancêtres ont fréquenté.

Ensuite, en apprenant à mieux connaître les lieux d’origine de mes ancêtres, leur insertion dans la topographie, les voies de circulation, les systèmes urbains et ruraux, les limites administratives des anciennes provinces et des départements et régions actuels, c’est bien sûr dans la vie de mes ancêtres que je cherche à me plonger davantage. J’espère ainsi appréhender un peu de leur quotidien et de la façon dont, en fonction aussi de leurs professions et de leurs liens familiaux, ils vivaient leur espace quotidien et échangeaient avec un bourg ou une ville voisine.

Enfin, au travers de mon arbre généalogique et des migrations au fil des générations, chaque lieu où mes ancêtres sont nés, se sont mariés et sont décédés est relié à d’autres, soit comme lieu de départ, soit comme lieu de destination, ce qui permet, au fil des migrations, de reconstituer des trajectoires migratoires, liées elles aussi à des dynamiques spatiales, sociales et politiques plus larges.

Ce sont ces trois aspects que je souhaite mettre en lumière au travers de ce que je qualifie d’analyse géographique, en détaillant ici le système autour de la Montagne de Lure, aux limites entre Alpes-de-Haute-Provence et Vaucluse, qui a joué au fil des siècles tantôt un rôle d’attracteur, tantôt un rôle de diffuseur géographique.

Quelques concepts pour commencer

Déplacements généalogiques

Dans une vie, tous les déplacements n’ont pas le même sens. En généalogie, en comparant les lieux de naissance (ou, à défaut, le lieu de mariage des parents), de mariage et de décès, on peut observer, de manière très macroscopique par rapport aux déplacements réels réalisés tout au long de leur vie par nos ancêtres, des changements de lieux ou au contraire des stabilités au fil des générations.

Ce sont ces déplacements que je qualifie de « généalogiques ».

Un déplacement généalogique est le déplacement constaté soit entre le lieu de naissance et le lieu de mariage d’un ancêtre (déplacement bien défini) soit entre le lieu de mariage de ses parents et son propre lieu de mariage (déplacement mal défini).

Le choix de recourir préférentiellement aux lieux de mariage découle de la plus grande simplicité à obtenir les actes correspondants dans les registres, du fait de leur rédaction souvent plus étoffée et, surtout, de la confiance plus grande que l’on peut avoir lorsqu’ils sont filiatifs, c’est-à-dire lorsque les parents des époux sont mentionnés.

Les déplacements généalogiques sont donc des déplacements constatés sur actes, les seuls exploitables par le généalogiste.

Plusieurs échelles pour plusieurs types de déplacements

On dit souvent quand on mène des recherches généalogiques qu’il convient de rechercher un mariage dont on ne connaît pas le lieu dans un rayon de 30 km environ autour du lieu de naissance. Cela traduit bien la distinction que je souhaite opérer entre les différents  déplacements généalogiques :

  • Les déplacements dans des communes ou paroisses limitrophes ou peu éloignées traduisent une forme de micromobilité ou de migrations internes qui permet d’éviter une endogamie trop élevée, surtout en milieu rural. J’ai eu l’occasion de mettre en lumière ce phénomène notamment dans l’ascendance d’Oliva MONTEROSSO en Sicile ;
  • Les déplacements plus lointains, qui relient bien souvent (mais pas toujours) deux secteurs au sein desquels les déplacements sont plus resserrés, qui correspondent à proprement parler à des migrations d’ancêtres qui quittent leur région natale pour d’autres, généralement pour des motifs économiques.

Ainsi, une personne qui est allée se marier dans le village voisin de celui de sa naissance et qui est décédée dans un troisième village limitrophe n’a pas opéré une migration, simplement elle a vécu au sein d’un espace plus large que sa paroisse. C’est à cet espace plus large que je m’intéresse en particulier, comme brique géographique de base des lieux vécus par mes ancêtres.

Un système à la fois géographique et généalogique

Je considère donc que la bonne échelle pour distinguer, dans l’ensemble des lieux apparaissant dans les actes qui rythment la vie de mes ancêtres, des sous-ensembles comportant une certaine cohérence, n’est pas la paroisse avec ses lieux-dits et ses hameaux, mais qu’il convient de faire des regroupements au-delà, entre certaines paroisses proches reliées par des déplacements généalogiques nombreux et/ou circulaires, au sens où la paroisse d’origine d’un déplacement peut être la paroisse de destination d’un autre au sein du même système.

J’utilise donc la notion de système géographique, qui réunit un ensemble de paroisses ou de communes limitrophes ou voisines reliées entre elles par des déplacement généalogiques.

Par définition, un système géographique ne recouvre donc pas l’ensemble des paroisses limitrophes, mais seulement celles qui font l’objet de déplacements vécus par mes ancêtres. Il faut noter qu’un système géographique est lié à une ou plusieurs branches de mon arbre. Nous aurons ainsi l’occasion d’observer que le système géographique autour de la Montagne de Lure est lié à trois branches distinctes.

Pour un système géographique donné, son effectif, c’est-à-dire le nombre d’ancêtres connus qui y ont réalisé un ou plusieurs actes de leur vie est une donnée intéressante, qui montre la part qu’il occupe dans l’arbre généalogique : est-ce une étape ponctuelle dans des migrations plus larges ou un lieu d’établissement pérenne ?

Autre information, sa hauteur, définie à partir des lignées comme la longueur de la plus longue lignée de l’arbre dans laquelle des actes se sont déroulés au sein du système. Notion proche, sa durée correspond à l’intervalle entre les dates extrêmes d’actes qui se sont déroulés au sein du système.

Outre ces quelques informations descriptives, il sera intéressant d’étudier distinctement, pour un système donné :

  • sa dynamique interne, c’est-à-dire la manière dont les déplacement se sont déroulés au sein du système géographique. Cette approche sera l’occasion d’évaluer le rôle des différentes paroisses du système les unes vis-à-vis des autres ;
  • ses interactions avec les autres systèmes de l’arbre, c’est-à-dire les lieux d’origine des ancêtres qu’une migration a conduits au sein du système et ceux de destination des ancêtres qui ont quitté le système pour s’installer ailleurs.

Voyons tout cela sur un exemple très éclairant : autour de la Montagne de Lure.

Construction et présentation du système géographique

Découpage administratif du système

Comme je l’ai déjà évoqué, le système autour de la Montagne de Lure correspond à trois branches dans mon arbre :

  • La plus lointaine et la moins fournie est celle des ascendants de Jeanne VIAL (SOSA 817), mariée en 1758 à Aix-en-Provence et originaire de Forcalquier (chef-lieu d’arrondissement) ;
  • A la même période, la branche de Louise GAUBERT (SOSA 829), mariée en 1755 à Aix-en-Provence et originaire de Montlaux (canton de Saint-Etienne-les-Orgues) ;
  • La plus fournie, et plus récente, est celle de mon arrière-arrière-grand-mère Marie-Rose SACHE (SOSA 29), mariée en 1909 à Marseille et née à Saint-Etienne-les-Orgues (chef-lieu de canton de l’arrondissement de Forcalquier).

Ces trois communes sont donc le point de départ du système. Ensuite, chacune des trois branches ouvre vers d’autres communes et paroisses avoisinantes :

  • La branche de Jeanne VIAL comporte des ancêtres originaires de Lardiers (canton de Saint-Etienne-les-Orgues) ;
  • La branche de Louise GAUBERT ne comporte que des ancêtres originaires de Montlaux en l’état actuel des connaissances ;
  • La branche de Marie-Rose SACHE est, au contraire, beaucoup plus grande et comporte des ascendants provenant d’OnglesMontlaux, Lardiers et Cruis (canton de Saint-Etienne-les-Orgues), Valbelle, Noyers-sur-Jabron (canton de Noyers-sur-Jabron, arrondissement de Forcalquier), Limans (canton de Forcalquier) et Vachères (canton de Reillanne, arrondissement de Forcalquier).

Notre système géographique est donc situé intégralement dans le département des Alpes-de-Haute-Provence et l’arrondissement de Forcalquier, à cheval sur les quatre cantons de Forcalquier, Saint-Etienne-les-Orgues, Noyers-sur-Jabron et Reillanne, représentés ci-dessous.

Cantons des Alpes-de-Haute-Provence. En rouge, ceux concernés par le système géographique autour de la Montagne de Lure

Le secteur d’étude est donc situé en frange du département, limitrophe à la fois du Vaucluse (cantons d’Apt et de Pertuis), de la Drôme (canton de Séderon) et des Hautes-Alpes (canton de Ribiers). Dans le département, les cantons limitrophes sont celui de Banon à l’ouest et de ceux de Manosque, Peyruis, Volonne et Sisteron à l’est.

Les communes qui composent le système sont Forcalquier, Saint-Etienne-les-Orgues, Ongles, Montlaux, Lardiers, Cruis, Valbelle, Noyers-sur-Jabron, Limans et Vachères. Comme on le voit ci-dessous, elles forment un système non connexe mais plutôt cohérent, centré sur Saint-Etienne-les-Orgues, point de départ de la branche la plus importante, issue de Marie-Rose SACHE.

Ensemble des communes formant le système par rapport aux quatre cantons considérés

Au-delà de la disposition relative des communes et des paroisses du système, on anticipe que la localisation des bourgs, des voies de communication et des éléments physiques du territoire est déterminante pour le fonctionnement du système géographique.

Géographie du système

Pour mettre en avant la trame géographique du système, telle qu’elle a pu influer sur les déplacements de mes ancêtres, il est plus pertinent d’avoir recours à une source ancienne qu’à une carte contemporaine, de nombreuses voies de circulation ayant notamment été créées au XXe siècle.

Pour cela, j’utilise la Carte de Cassini, première cartographie générale de la France réalisée au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles par la dynastie d’astronomes et de géographes du même nom. Celle-ci fait apparaître les principaux éléments de relief, les forêts, les principales voies de circulation ainsi que les villes, villages et principaux regroupements d’habitations.

Situation du système sur la Carte de Cassini du secteur

On en déduit l’organisation schématique suivante pour le système géographique, sachant qu’il faut préciser que cette carte ne représente pas les voies de communication secondaires entre les bourgs et villages :

Représentation schématique des déterminants géographiques du système. Populations : Wikipédia

On en tire les principaux enseignements suivants :

  • La ligne de crête de la Montagne de Lure isole fortement le canton de Noyers-sur-Jabron, tourné vers Sisteron (en limite immédiate de carte, au nord-est) des autres cantons du système, qui sont davantage tournés vers Forcalquier et Manosque (en limite immédiate de carte, au sud-est). N’était-ce leur proximité immédiate, Valbelle et Noyers pourraient presque former un système géographique à part entière ;
  • La ville de Forcalquier polarise le fonctionnement des paroisses de son canton actuel et de celui de Saint-Etienne, par sa taille et son statut de cité comtale. Forcalquier ouvre également la route entre le système et Manosque, et, partant, vers le pays d’Aix et Marseille qui seront des exutoires importants du système ;
  • Vachères est isolée au sud-ouest, tournée plus naturellement vers Apt et Simiane-la-Rotonde ;
  • La taille des paroisses (donnée en 1800) montre le poids de Forcalquier et Saint-Etienne-les-Orgues au sud de la Montagne de Lure et de Noyers-sur-Jabron au nord.

Nous verrons plus loin que ces dynamiques sont logiquement confirmées par les déplacements de mes ancêtres au sein du système.

Les différentes paroisses dans l’histoire

Je vais à présent succinctement présenter la manière dont les différents ville et villages ont traversé l’histoire depuis le Moyen Âge, ce qui donnera des éléments explicatifs pour les dynamiques interne et externe du système.

Forcalquier, cité comtale

L’âge d’or de la ville de Forcalquier correspond au XIIe siècle, époque où les comtes en font la capitale d’un comté s’étendant d’Embrun à Apt. La ville jouit d’importants privilèges aux XIIIe et XIVe siècles et notamment d’une charte de commune accordée par les Anjou pour financer les guerres de succession du royaume de Naples.

La cité est rattachée à la France de Louis XI en même temps que la Provence en 1481, elle reste le siège d’une sénéchaussée puis d’une viguerie jusqu’à la Révolution. Elle conserve une influence culturelle importante sur sa région aux XVIIIe et XIXe siècles. (Source : Wikipédia\Forcalquier).

Saint-Etienne-les-Orgues

« Au Moyen Age, il existe deux villages se faisant face, de part et d’autre de la rivière. Sur la rive gauche […] se trouve […] Orgues. De l’autre côté, au pied de la montagne de Lure, Saint-Etienne, qui tient son nom de la chapelle dédiée à ce saint en 1073 et qui dépendait de l’abbaye Saint-Victor de Marseille jusqu’en 1228. […]

A la fin du XIVe siècle, […] la population déserte les deux villages et seul Saint-Etienne se repeuple au cours du XVe siècle, autour de la chapelle devenue l’église Saint-Etienne.

La vie se développe, l’élevage des ovins permet le travail de la laine et le commerce du drap, une activité florissante aux XVIe et XVIIe siècles. Mais elle est bientôt supplantée par le commerce des “drogues”, c’est à dire des médicaments fabriqués à partir des plantes médicinales et aromatiques de la montagne de Lure, “véritable apothicairerie” selon Paracelse. De nombreux habitants devenus colporteurs au fil des années et jusqu’au milieu du XIXe siècle, vont vendre leurs marchandises à travers le pays. Cette activité fait la richesse du village, comme en témoignent bon nombre de maisons aux portes richement décorées, ainsi que les tombeaux du cimetière.

Dans la montagne de Lure avait été construite au XIIe siècle une abbaye chalaisienne qui fut en partie détruite par les troupes protestantes lors des guerres de religion. La chapelle fut relevée de ses ruines au XVIIe siècle et le site, depuis cette époque, reste un lieu de pèlerinage. C’est aussi au sommet de la montagne de Lure (1826 mètres), que fut construit en 1603 par le Belge Wendelin le premier observatoire français. » (Source : site internet de la commune)

Noyers-sur-Jabron

Au Moyen Âge, l’église Saint-Martin de Noyers dépendait de l’abbaye de Cruis, abbaye qui percevait les revenus attachés à cette église. La seigneurie appartient aux d’Agoult du XIVe au XVe siècle, et aux Clermont aux XVIIeXVIIIe siècles. Le plus ancien moulin à eau de Noyers existait déjà en 1342.

Les gisements d’argile étaient exploités par une tuilerie (tuilière en provençal) vers 1660. (source : Wikipédia\Noyers-sur-Jabron)

Ongles

Le site d’origine est la montagne dite Vière, un site défensif déjà occupé par un oppidum. La seigneurie est partagée entre les hospitaliers de Saint-Jean (ordre de Malte) et l’abbaye Saint-Victor de Marseille. Elle fut ensuite rattachée à la vicomté de Reillanne.

Lors des guerres de religion, le village est pris par les huguenots (1575) puis par l’armée royale qui le met à sac (1586). Le village se déplace dans la plaine après ce second siège.(Source : Wikipédia\Ongles)

Lardiers

Les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem créent le village au XIIIe siècle ; un château est construit au Malcor (1330 m d’altitude) et une deuxième communauté s’installe sous sa protection. La commanderie des Hospitaliers était placée sur deux chemins franchissant la Montagne de Lure : l’un par L’Hospitalet et le col Saint-Vincent, l’autre par la baisse de Malcor. En 1471, au dénombrement effectué à la sortie de la guerre de Cent Ans, Lardiers est abandonné et personne n’y habite. (Source : Wikipédia\Lardiers)

Cruis

Une voie antique traversait Cruis à l’époque romaine. C’est sur cette voie qui continue d’être utilisée au Moyen Âge qu’un péage est prélevé et c’est à la présence de cette importante voie de passage que Cruis doit d’être implantée en plaine et non sur un site perché depuis le Moyen Âge.

La congrégation des chanoines réguliers de Cruis est fondée au XIe siècle, l’abbaye Saint-Martin en étant le centre. Prospère, elle compte à son apogée 14 églises sous sa dépendance dans le diocèse de Sisteron, mais la crise de la fin du Moyen Âge provoque son effondrement, effectif en 1456. L’évêque de Sisteron y installe plus tard sa deuxième résidence. (Source : Wikipédia\Cruis)

Valbelle

La communauté s’appelait la Tour de Bevons. Les détenteurs du fief sont les Mévouillon, puis les d’Oraison et enfin les Valbelle jusqu’à la Révolution. Ce sont ces seigneurs, acheteurs du fief en 1680 et qui tirent leur nom de leur seigneurie dans l’actuel Var, qui obtiennent son changement de nom en 1687. La communauté médiévale de Quinson, qui comptait 11 feux au dénombrement de 1315, est fortement dépeuplée par la crise de la fin du Moyen Âge et annexée par celle de Valbelle au XVe siècle. Probablement au XVIe, le village, établi sur une hauteur (où se trouvent deux tours en ruines), est abandonné et détruit pour gagner l’emplacement actuel. (Source : Wikipédia\Valbelle)

Dynamique interne du système

Effectif, hauteur et durée

L’effectif du système, c’est-à-dire le nombre de personnes qui ont connu des actes dans les paroisses et communes du système, est de 114. Si on y ajoute leurs parents pour lesquels aucune origine extérieure au système n’est connue, on atteint 202 ascendants distincts, concernés par  90 actes.

Parmi eux, 4 sont venus d’ailleurs pour entrer dans le système au cours de l’histoire et 3 ont quitté le système pour d’autres cieux. Dans un premier temps, nous nous intéresserons aux 198 ancêtres qui n’ont fait que des déplacements géographiques au sein du système.

La hauteur du système est la longueur de la plus longue lignée ayant connu des actes au sein du système et de leurs éventuels ascendants pour lesquels aucun acte hors du système n’est connu. C’est donc un concept généalogique.

Il existe plusieurs lignées de longueur maximale au sein de la branche issue de Marie-Rose SACHE, la plus importante ; voici l’une d’elles :

L’une des lignées de longueur 11 générations au sein du système autour de la Montagne de Lure

Cette longueur maximale est donc de 11 générations.

La durée du système correspond à l’intervalle entre les dates extrêmes auxquelles des actes peuvent être trouvés dans le système. Le premier acte connu est l’acte de mariage entre Jacques MAGNAN et Lucrèce BIZOT intervenu en 1632. Le dernier est la naissance de Marie-Rose SACHE en 1891. La durée du système est donc de 259 ans.

Déplacements généalogiques internes

Les déplacements des 202 ascendants du système n’ont pas le même niveau de connaissance et de précision. Ainsi, comme on l’a indiqué, un déplacement généalogique peut être bien ou mal défini suivant qu’il est déterminé à partir du lieu de naissance et de mariage de l’ascendant considéré ou à partir de son lieu de mariage et de celui de ses parents. Ensuite, pour certains ancêtres, un seul acte est connu ce qui ne permet pas de définir un déplacement, de même si aucun acte concernant cet ancêtre n’est connu.

Pour 63 des 202 ascendants, on est capable de déduire un déplacement généalogique (bien ou mal défini). Bien sûr, dans un tel déplacement, le lieu d’origine et le lieu de destination peuvent être identiques. Pour les 139 restants, le parti pris est de considérer qu’ils n’ont pas bougé, soit à partir du lieu du seul acte connu les concernant soit à partir d’un lieu connu dans leur descendance. Prenons pour exemple une branche :

Exemple de branche avec lieux de naissance et de mariage

Si on considère la branche ci-dessus, on rencontre toutes les situations possibles présentées plus haut :

  • Jean Joseph RICHAUD a réalisé un déplacement généalogique bien défini de Valbelle à Cruis,
  • Denis BRUNEL et Jeanne THOME ont réalisé un déplacement généalogique bien défini, mais sans bouger puisqu’ils sont nés et se sont mariés à Valbelle,
  • Pour Pierre RICHAUD, dont le lieu de naissance n’est pas connu, on considère comme lieu de départ le lieu de mariage de ses parents. Il a donc réalisé un déplacement généalogique mal défini de Saint-Etienne-les-Orgues à Valbelle,
  • Brigitte BIZOT a réalisé un déplacement généalogique mal défini, mais sans bouger puisque, tout comme ses parents, elle s’est mariée à Saint-Etienne-les-Orgues,
  • Pour Jean BIZOT, Angélique MAGNAN, François THOME et Anne BERAUD, un seul lieu est connu, on ne peut donc pas déduire de déplacement généalogique et on fait l’hypothèse qu’ils ont passé leur vie dans ce seul lieu connu,
  • Enfin, pour Jean RICHAUD, Jallaye DERIVES, Michel BRUNEL et Jeanne DALMAS, aucun acte n’est connu et on fait l’hypothèse qu’ils ont passé leur vie dans le premier lieu connu pour leurs enfants, soit Saint-Etienne-les-Orgues pour le couple RICHAUD-DERIVES et Valbelle pour le couple BRUNEL-DALMAS.

On peut représenter ces déplacements sur le schéma très simple ci-dessous, où

  • chaque flèche reliant deux lieux indique le nombre de personnes ayant fait ce déplacement. Certaines flèches « bouclent » sur une paroisse lorsque les déplacements généalogiques correspondants ont cette paroisse pour origine et pour destination,
  • à côté de chaque nom de paroisse, on note le nombre d’ancêtres dont les déplacements ne sont pas connus et qui, par hypothèse, y ont passé leur vie.

Déplacements internes au système autour de la Montagne de Lure

Sur ce schéma, on note la forte prédominance de Saint-Etienne-les-Orgues :

  • 75 ancêtres y ont théoriquement passé leur vie,
  • 36 ancêtres y sont nés et s’y sont mariés,
  • 3 ancêtres l’ont quittée au cours de leur vie pour Ongles, Valbelle et Cruis,
  • 5 ancêtres l’ont rejointe au cours de leur vie, venant d’Ongles, Valbelle, Cruis, Forcalquier et Vachères.

On note également la confirmation de la pertinence du système considéré, compte tenu du nombre important de déplacements, dont certains dans les deux sens entre certaines paroisse et qui relient chaque paroisse à une autre du système.

Interactions du système avec l’extérieur

Schéma général

Le schéma ci-dessous détaille l’ensemble des déplacements généalogiques, toutes périodes confondues, reliant le système autour de la Montagne de Lure avec d’autres systèmes géographiques au sein de mon arbre. Chaque flèche montre le déplacement généalogique de l’un de mes ancêtres, sortant ou entrant par rapport au système autour de la Montagne de Lure, avec la distance parcourue (à vol d’oiseau) et la date de l’acte d’arrivée.

Schéma des interactions avec les autres systèmes généalogiques

Ces migrations, parfois sur de très longues distances, ne sont pas toujours expliquées. Cependant, nous allons essayer de fournir quelques éléments explicatifs.

Une mobilité limitée depuis le Luberon en 1731

Marguerite BERTRAND, née à Grambois (canton de Pertuis, arrondissement d’Apt, département de Vaucluse), sur le versant sud du Luberon, est venue se marier à Forcalquier en 1731. Bien que ne constituant pas de la micromobilité au sein d’un système, ce déplacement n’en est pas pour autant une migration de grande ampleur. En effet, Grambois se situe à 20 km de Manosque et aux portes du canton de Reillanne, ce qui en fait un territoire adjacent au système considéré

Une migration de grande ampleur depuis le Comté de Nice en 1734

Parmi les migrations les plus difficiles à expliquer, celle de Sebastiano ARMANDO (francisé en Sébastien ARMAND) depuis Saint-Etienne-de-Tinée (chef-lieu de canton de l’arrondissement de Nice, dans le département des Alpes-Maritimes) jusqu’à Saint-Etienne-les-Orgues en 1734 occupe la seconde place. En effet, cet ancêtre a dû traverser ce qui était à l’époque une frontière entre le Comté de Nice, dépendant de la Savoie et le Royaume de France.

Deux causes, peut-être conjointes, peuvent avoir contribué à cette migration, sans l’expliquer cependant totalement :

  • L’attractivité économique de Saint-Etienne-les-Orgues, du fait du commerce d’abord de la laine et du drap puis des herbes aromatiques, a pu attirer quelques jeunes gens, dont mon ancêtre, venant d’une vallée très enclavée et pauvre comme celle de la Tinée. Grâce aux colporteurs d’herbes, qui voyageaient parfois très loin, Saint-Etienne-les-Orgues jouissait en effet d’une solide réputation ;
  • L’abbaye Notre-Dame-de-Lure, reconstruite au milieu du XVIIe siècle, a pu attirer un pèlerinage de la part de notre ancêtre, lequel venait d’une paroisse vouée au même Saint-Etienne, à moins qu’il ne s’agisse là d’une coïncidence. Un détail vient étayer une hypothèse de ce type : lors de son mariage, Sébastien ARMAND est assisté de son frère Barthélémy ARMAND, qui est prêtre de Saint-Etienne-de-Tinée. La présence de ce prêtre loin de sa cure pourrait s’expliquer par un pèlerinage lors duquel son frère, notre ancêtre, l’aurait suivi.

Migrations vers Aix en 1755 et 1758

Louise GAUBERT et Jeanne VIAL, enfants du pays de la Montagne de Lure, se sont mariées à Aix-en-Provence au milieu du XVIIIe siècle. Ces migrations sont peu surprenantes, la Haute-Provence ayant été, dans toutes les classes de la société et à toutes les époques, un lieu de départ important pour les pays d’Aix et Marseille. Par ailleurs, via Manosque, Aix-en-Provence est un lieu de destination naturel pour les habitants du sud de la Montagne de Lure.

Un orphelin de Marseille implanté à Saint-Etienne-les-Orgues en 1850

Joseph Marius GILLAC est orphelin des Hospices de Marseille lorsqu’il nait en 1818. On ne sait pas d’où lui vient ce nom de famille, absent de la région mais présent dans d’autres à cette époque, ses parents étant inconnus.

On ignore également comment cet enfant trouvé est arrivé à Saint-Etienne, mais on peut envisager que ce ne soit pas de son propre chef. Entre 1793 et 1836, on observe en effet un fort repeuplement du village, parallèlement à son essor économique lié au commerce des plantes, qui a pu être accompagné par des politiques de peuplement aidé impliquant les orphelins marseillais, qui auraient par exemple été placés en nourrice dans les communes rurales de Haute-Provence. Plusieurs cas semblables sont en effet répertoriés dans les registres des communes des Alpes-de-Haute-Provence.

En 1850, à 32 ans, Joseph Marius GILLAC épouse la fille d’un cultivateur du lieu, Anne Marie Madeleine ARMAND. Ils auront 5 enfants connus entre 1851 et 1867, dont l’aînée, Adélaïde Augustine, naît 8 mois après leur union. Cette naissance un peu précoce pourrait peut-être expliquer, en partie, ce mariage. Cette Adélaïde aura à 24 ans un fils né de père inconnu, qui naîtra à Marseille, sans doute pour dissimuler la grossesse.

Marie Joséphine GILLAC est la benjamine de sa fratrie et elle a 5 ans lorsque son père décède. Il est probable que cette situation ait facilité l’accord de sa mère pour qu’elle épouse elle-même un étranger au village et qu’elle parte pour Marseille, revenant seulement passer une partie de ses grossesses auprès d’elle.

Un tourangeau venu en Provence en passant par Saint-Etienne-les-Orgues en 1884

En effet, le père de Marie-Rose SACHE lui-même, Théodore Arthur Arsène SACHE, n’est pas du tout stéphanois ni même provençal. En effet, il est né dans la ville de Tours et ses origines sont très concentrées en Indre-et-Loire. Le patronyme SACHE lui-même provient très probablement du village de Saché, commune voisine d’Azay-le-Rideau, connue notamment pour avoir accueilli dans son château pendant plusieurs années Honoré de BALZAC.

A ce jour, on ne sait pas expliquer ce qui a poussé Arthur SACHE, ouvrier charron, à venir se marier et avoir des enfants en Provence. En tout état de cause, nous ne savons pas non plus s’il a réellement vécu à Saint-Etienne ou s’il est parti vivre à Marseille avec sa femme dès son mariage. En effet, sur son acte de mariage, en 1884, il est dit résident à Saint-Etienne, mais sans indication de durée. Pour la naissance de ses deux enfants connus, en 1887 et 1891, il est dit qu’il réside avec sa femme à Marseille mais que celle-ci est de passage à Saint-Etienne chez sa propre mère, Marie ARMAND. Il est donc possible que Saint-Etienne n’ait été qu’une étape dans la migration, sans doute économique, qui a conduit Arthur SACHE de Tours à Marseille.

Le faible enracinement de la famille paternelle de Marie-Rose SACHE dans le système géographique explique sans difficulté que celle-ci, née à Saint-Etienne-les-Orgues en 1891, se soit pleinement implantée et mariée à Marseille en 1909. De fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une migration.

Le système de la Montagne de Lure, important avec ses plus de 200 ancêtres et 10 paroisses, ayant connu 4 immigrations et 3 émigrations, démontre bien la pertinence d’élargir les notions administratives de paroisse/commune pour parler des lieux cohérents vécus par nos ancêtres. Attracteur important puisqu’il voit venir des migrants de plus de 100 km de distance et même d’autres pays, il joue aussi un rôle de lieu-source en direction de la Provence côtière, économiquement bien plus attractive que la Haute-Provence depuis la fin du Moyen-Âge. L’analyse géographique que nous proposons dans cet article propose avant tout une méthode de définition élargie des lieux dans lesquels ont vécu nos ancêtres. Après la partition de l’arbre d’ascendance en lignées, présentée ici et l’analyse de la canopée pour partitionner les origines d’une personne à partir de ses plus lointains ancêtres connus, présentée dans les articles déjà cités, la partition de l’arbre d’ascendance en systèmes géographiques propose un éclairage différent de la dynamique géographique vécue par nos ancêtres.

L’homme que Marie-Rose SACHE épouse à Marseille n’est pas, lui non plus, marseillais de souche. Coïncidence, il est né en Piémont, dans le même royaume de Piémont-Sardaigne d’où étaient originaires les ARMAND. Il s’appelait ALLEMAND, non pas de l’empire des Germains mais sans doute du village d’Allemagne-en-Provence, historiquement important pour avoir été le siège d’une baronnie.

Mais ceci est une autre histoire…

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