Quelles sont mes origines ? (Première partie)

Un peu de méthode pour répondre à la question

Une première réponse simple à une question complexe

Répondre simplement à la question « Quelles sont tes origines ? » ou « Quelle est l’origine de ton nom ? » n’est pas toujours chose aisée.

Pour définir l’origine (ou « les origines ») d’une personne, on peut choisir un certain nombre de critères plutôt objectifs, tels que :

  • son lieu de naissance,
  • le lieu ou les lieux de naissance de ses parents, ou de ses grands-parents,
  • dans une logique de « famille » ou de « branche », souvent rattachée à celle de patronyme et donc de lignée agnatique, le lieu d’origine (le plus ancien connu) du père du père du père, etc., de son père ;

tandis que bien souvent on choisit volontiers des critères plus subjectifs tels que :

  • le lieu où il a grandi, où il a passé une part importante, en durée ou en étapes, de sa vie,
  • le lieu de naissance ou de provenance d’un ancêtre migrant – souvent en lignée agnatique.

En vérité, on a cependant de fortes chances de tomber dans une définition récursive : « mes origines sont celles de tel ou tels ancêtres », ce qui ne résout pas la question, mais la déplace à d’autres individus, en nombre plus grand. Pourtant, c’est sans doute l’approche qui est intellectuellement la plus satisfaisante.

Pour ma part, par exemple, je répondrais sans complexes à un inconnu qui me poserait cette question que je suis à moitié sicilien et à moitié provençal. En effet, c’est ce qui ressort des lieux « d’origine » de mes quatre grands-parents, de l’histoire familiale dans laquelle j’ai grandi.

Il est clair que dans le langage courant, la question des origines se pose de manière qualitative, la réponse étant guidée par l’affect, les légendes et la mémoire familiales, les lieux connus ou inconnus, la distance temporelle et géographique. Le généalogiste se trouve, lui, devant un problème plus quantitatif puisqu’il a un meilleurs accès à ses ancêtres et à leurs déplacements au fil des générations.

Hélas, loin de nous simplifier la tâche, je vais montrer que cette connaissance est rapidement embarrassante pour répondre à la question fatidique.

La myopie géographique à la rescousse

En fait, il est d’autant plus simple de répondre à cette question qu’on évoque un lieu lointain, car l’imprécision relative avec laquelle on le décrit rend en retour la réponse plus juste. Ainsi, à la question « d’où viens-tu ? » à l’étranger, je réponds « de France » tandis qu’en France, je dois préciser « de Marseille » ou « des Bouches-du-Rhône », etc. Idem pour mon nom de famille : « italien » en France, « sicilien », en Italie, etc.

Ce phénomène, qui dépasse naturellement le champ de la généalogie, n’a rien de surprenant : on suppose que l’interlocuteur connaît d’autant moins précisément ce lieu qu’il en est éloigné. C’est ce que j’appelle la myopie géographique. Et, inconsciemment, ce phénomène simplifie la réponse à la question des origines.

Nos ancêtres aussi avaient cette tendance, comme le démontrent les patronymes correspondant à des noms de lieux et qui témoignent bien souvent de la mobilité de leurs porteurs à l’époque de la généralisation des patronymes. Je trouve par exemple dans mon arbre des PARIS dans les Alpes-de-Haute-Provence, dont le lieu d’origine est possiblement localisé au nord de la France, sans doute guère plus précisément. Au contraire, j’ai des ancêtre SACHE à Tours, du nom d’un village de l’Indre-et-Loire situé à 30 km de Tours, qui venaient très probablement de ce village à l’origine. Fait amusant mais parfaitement naturel, porter un nom de lieu comme patronyme ne garantit pas qu’on en soit originaire mais assure qu’à l’époque de l’attribution des patronymes son porteur n’y vivait pas. Ainsi, un marseillais qui s’appellerait MARSEILLE peut être quasiment certain de trouver des ancêtres porteurs du nom qui ne vivaient pas à Marseille.

En utilisant cette myopie géographique, je vais donc essayer de répondre avec un bon degré d’objectivité à la question « quelles sont mes origines ? » et d’affiner la réponse qualitative que j’ai faite plus haut.

Approche descriptive pour les premières générations

Afin de respecter quelques règles élémentaires de préservation de ma vie privée – et de la leur – je ne vous parlerai pas de mes ascendants les plus proches et je commencerai donc mes explications à mes arrière-grands-parents, qui sont aujourd’hui tous disparus.

Myopie en couleurs et principe de l’attracteur

Si on utilise les numéros SOSA, voici les lieux de naissance de mes arrière-grands-parents (AGP) « vus de Marseille », c’est-à-dire en tenant compte de la myopie géographique dont j’ai parlé et en appliquant le code couleur suivant qui matérialise l’échelle de myopie choisie :

Légende de la représentation par rapport aux BdR

j’obtiens ainsi le tableau suivant pour mes arrière-grands-parents, correspondant à la quatrième génération (IV) par rapport à moi :

Si on prenait comme référence pour mes origines les lieux de naissance de mes AGP, je serais donc pour 1/4 sicilien, 1/4 tunisien, 3/8 marseillais et 1/8 corrézien. Ce qui, on le verra, serait faux.

Cependant, la représentation en couleur a cet avantage de donner un aperçu immédiat de la situation d’ensemble : en remontant le temps, on voit que 5 de mes 8 AGP n’étaient pas marseillais d’origine, ce qui historiquement était prévisible puisque Marseille, capitale régionale, port maritime et moteur économique a été pendant des siècles (et demeure) un lieu d’immigration, un attracteur migratoire très fort.

Cette première étape vers une réponse quantitative à la question des origines permet cependant d’avancer dans le raisonnement. J’en retire notamment le principe suivant :

Principe de l’attracteur Lorsqu’on s’intéresse aux origines d’une personne « vues » d’un lieu ayant joué pendant la période considérée un rôle d’attracteur migratoire, il est improbable qu’un ancêtre né dans un autre département, et a fortiori une autre région ou un autre pays, soit issu de parents qui eux-mêmes proviennent du lieu de départ. En effet, cela signifierait que ses parents ont quitté l’attracteur, ce qui est improbable (mais pas impossible, on le verra). En d’autres termes, dans une logique quantitative, la part de ce lieu dans les origines ne peut que décroître en remontant le temps (en réalité, il est plus intuitif de dire qu’elle ne peut que croître en avançant dans le temps).

On devrait donc pouvoir vérifier à terme que je suis marseillais et même bucco-rhodanien pour moins de 3/8, soit 37,5 %, part atteinte pour la génération de mes AGP.

Quantifier la stabilité pour sortir du piège de la récurrence

Puisque j’ai choisi d’assumer que la réponse à la question des origines procède d’une définition récursive, il faut maintenant que je propose un moyen de sortir de l’impasse que constituerait une récurrence infinie qui imposerait de connaître tous ses ancêtres depuis le commencement du monde et qui permettrait de conclure glorieusement que nous sommes tous originaires d’Afrique orientale.

Le principe de stabilité qu’on peut alors énoncer me semble assez naturel :

Principe de stabilité La fiabilité des origines données par les ancêtres à une génération G donnée est d’autant plus grande que la répartition à la génération précédente G+1 (je rappelle qu’on numérote les générations en remontant le temps) est assez proche de celle à la génération G.

On se propose donc de mesurer la fiabilité des origines déduites d’une génération G donnée par les écarts par rapport à celles déduites de la génération précédente. Si on détermine alors que la génération G est suffisamment stable, c’est qu’elle peut être une bonne référence pour déterminer les origines de la souche de l’arbre. Tout dépend cependant de ce qu’on entend par « suffisamment stable »…

Pour savoir si les origines déterminées à partir de mes AGP sont fiables, il convient donc de remonter d’une génération et de rechercher les origines de mes arrière-arrière-grands-parents (AAGP).

Premier hic, ils sont naturellement moins bien connus que ceux de mes arrière-grands-parents. Heureusement à cette génération, il reste un brin de mémoire familiale et je peux pallier la méconnaissance des lieux exacts par une origine « connue », même si nous savons tous à quel point il faut se méfier, en généalogie, des souvenirs non vérifiés.

Comme toujours, la myopie géographique aide : plus c’est loin, moins il y a besoin d’être précis. On obtient alors le tableau ci-dessous :

On peut déjà vérifier en premier lieu le principe de l’attracteur, en constatant que la part de mes AAGP originaires des Bouches-du-Rhône, soit 3/16 = 18,75 % est bien inférieure – de moitié – à la même part à la génération précédente et que je suis donc bucco-rhodanien au plus pour 18,75 %, ce à quoi on ne pouvait s’attendre dans ma première réponse qualitative.

Ensuite, si la répartition des origines était parfaitement stable à la génération de mes AGP, la part des ascendants appartenant à chaque classe de myopie géographique (Bouches-du-Rhône, autre département de PACA, département d’une autre région, autre pays) serait constante à la génération de mes AAGP puisque les deux parents d’un AGP donné seraient dans la même classe que leur enfant et que le nombre total d’ascendants serait le double.

On se propose donc d’utiliser comme indicateur (faible) de l’instabilité géographique la part des AAGP qui ne proviennent pas de la même classe de myopie géographique que leur enfant. On la calcule en faisant la somme des écarts (en valeur absolue) de la part des AGP dans chaque classe de myopie à la génération G à cette même part à la génération des AAGP, somme divisée par 2. En effet, si par exemple le SOSA 29 n’est pas dans la même classe que son fils, elle sera comptée dans l’écart de la classe de départ (-1) et d’arrivée (+1), il convient donc bien de diviser par 2 pour éviter de la compter deux fois.

Cette formule est un peu complexe, le tableau suivant doit permettre de l’expliciter :

On trouve donc un taux d’instabilité de 19 %, ce qui signifie que près d’un AAGP sur 5 ne se trouve pas dans la même classe de myopie que son enfant et démontre que la génération des AGP n’est pas un bon indicateur de mes origines puisque les déplacements de leurs parents sont importants et changent significativement la donne.

Il convient donc d’aller plus loin dans notre exploration. En revanche, à cette génération, mes ancêtres sont encore tous connus, ainsi que le lieu de leur naissance à myopie géographique près.

Nous aurons l’occasion dans un billet suivant de poursuivre l’exercice et de chercher à gérer à la fois l’instabilité et la connaissance de moins en moins bonne de mes ascendants et de leur lieu d’origine dans certaines branches.

Mais cela est une autre histoire…

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3 réponses à Quelles sont mes origines ? (Première partie)

  1. Julien dit :

    Salut,
    Tu supposes que tous les enfants sont légitimes ?
    Sinon, j’ai découvert avec intérêt la "vraie" définition du mot "préciput".
    Je ne connaissais que ce sens là:

    A+

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